La gestion de la crise sanitaire vécue au Japon comme « une défaite numérique »


Lors du lancement de la nouvelle Agence numérique, en septembre 2021,  le Nikkei, principal quotidien économique, titrait :  «  le COVID donne au Japon une dernière chance pour inverser la défaite numérique ». 


C’est le ministre de la transformation numérique lui-même, Takura Hirai, nommé à ce poste en septembre 2020, qui  avait formulé ce constat : « Cette défaite numérique est notre dernière chance ».  La crise sanitaire a mis en relief  la persistance de procédures administratives fondées sur le papier et le courrier postal, qui ont entrainé toute une série de goulots d’étranglement. 

  • La carte MyNumber est devenue le symbole d'un Japon « numériquement impréparé », selon le Nikkei. Cet identifiant 12 chiffres permet de réaliser des démarches administratives, d’ouvrir des comptes bancaires et d'autres services nécessitant une vérification d'identité. Le gouvernement a lancé le projet en 2015 et a dépensé 880 milliards de yens (8 milliards de dollars) pour fabriquer et distribuer les cartes. Seule 15 % de la population avait reçu une carte au moment où l'épidémie a commencé. Les restrictions liées au Covid ont ralenti en peu plus encore les opérations : les japonais devaient prendre  rendez-vous pour obtenir cette carte et devaient attendre plusieurs semaines pour obtenir un rendez-vous. Une fois ce rendez-vous obtenu (prise d’une photographie,  de chaque visiteur, photocopie des documents d'identité, création d’un mot de passe), ils devaient attendre plusieurs mois avant de recevoir leur carte.
  • La lenteur du déploiement de l’identifiant MYNumber a contraint les administrations à s’appuyer  sur des processus papier et manuels : « ce système en grande partie inchangé depuis des décennies s'est avéré extrêmement inefficace pendant la pandémie » (Nikkei).
  • Le programme d’aide financière d’urgence lancé en avril 2020 (une aide de 100 000 yens attribuée à l’ensemble des résidents)  exigeait que les résidents remplissent des formulaires et les envoient par la poste. Les municipalités devaient imprimer et poster les demandes aux ménages, mettre en place des centres d'appels pour répondre aux demandes de renseignements et traiter manuellement chaque demande qui leur était renvoyée. Les résidents devaient  faire des copies de leurs documents d'identité, générant des files d'attente dans les commerces équipés d’imprimantes. 


Le système d’information épidémiologique a révélé aussi des faiblesses. Les décomptes quotidiens des infections étaient  parfois incorrects en raison d'un signalement défectueux ou retardé des cas. Au début de la pandémie, le signalement était effectué par des médecins et des fonctionnaires remplissant et faxant des formulaires papier. Une méthode informatique a été introduite plus tard, mais elle n'était pas sans défauts non plus, avec de nombreux cas mal rapportés.


Tous ces dysfonctionnements avaient conduit le Gouvernement à créer une « Agence numérique » pour  rationaliser les logiciels et les normes dans tous les ministères, accélérer la refonte des procédures administratives, briser les silos construits au sein de chaque bureaucratie au fil des décennies (une fragmentation connue  sous le nom de tatewari gyosei), unifier l’informatique publique, et, à terme,  contrôler l'ensemble du budget informatique de l’État,  d'une valeur d'environ 6 milliards d’euros en  2020. La  nouvelle agence supervisera, notamment, l’attribution  d'une carte My Number pour l'ensemble de la population d'ici mars 2023, la mise en ligne de 98 % des procédures administratives d'ici 2025 et le transfert des données publiques vers le cloud. 


Pendant que cette agence se mettait en place laborieusement,  plusieurs défaillances ont porté d’autres coups en 2021 a la crédibilité numérique du gouvernement Sega. 

  • Alors que de nombreux pays ont déployé des systèmes de réservation en ligne pour la vaccination, le Japon avait commencé son programme de vaccination en demandant aux municipalités  d'envoyer par la poste des tickets imprimés aux résidents éligibles.
  • En mai 2021,  le gouvernement s’était finalement  résolu à faire appel à l’armée pour ouvrir de grands centres de vaccination. Sous l’afflux de demandes, le système de réservation en ligne a connu plusieurs pannes,  lors de son ouverture. La presse a pointé, par ailleurs, des failles  dans le logiciel de réservation, permettant aux personnes non éligibles, d’obtenir un rendez-vous.
  •  En février 2021, on apprenait  que Cocoa, l’application d’alerte sur les contacts (le StopCovid japonais) n'avait pas informé les utilisateurs qu’ils avaient été en contact étroit avec un autre utilisateur testé positif. Le ministre de la Santé avait  choqué l’opinion en admettant que l'application « ne fonctionnait pratiquement plus depuis septembre ». Le Premier ministre japonais Yoshihide Suga avait dû présenter ses excuses  pour l'échec du gouvernement à découvrir à temps  une faille technique dans l’application.  

Le premier ministre  Suga s’était engagé à faire du numérique le cœur de la stratégie de croissance du pays : impopulaire dans l’opinion, lâché par son parti,  il a été contraint le 3 septembre 2021 à la démission.



Sources

 Nikkei: COVID gives Japan “last chance” to reverse digital defeat


Will new agency save Japan from 'digital defeat'?


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